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Stephanie Schaffner // Alex Hanimann // Sans Titre

Le Cerf

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Une histoire de la réalité imaginée (ou de l’imagination réelle). Papa dit toujours que je dois étudier quelque chose d’utile. Quelque chose avec laquelle on gagnera de l’argent. Tout bien réfléchi il dit «avec laquelle tu auras un avenir», mais c’est l’argent qui est important, pas mon futur. Je ne lui ai jamais dit ce qui est ma profession préférée: Illustratrice des livres d’images. Peut-être pour une grande maison d’édition. Mon prof de dessin me loue toujours pour mes dessins. Mais on ne gagne pas beaucoup avec le dessin. «Ne rêve pas!» est aussi une phrase que Papa aime. Puis il me tend normalement le journal et tonne «ça c’est la réalité» ou quelque chose comme ça pendant que je jette un coup d’oeil rapide sur la première page avec les photos des guerres au monde ou des hommes politiques riants qui baisseront les impôts. En réalité je ne rêve pas. Je m’enfuie, je pense. Je m’imagine être en Alaska. Je parle avec les arbres ou je cours pour que je ne doive pas entendre mes parents se quereller ou Maman pleurer ou Papa prendre la voiture et quitter. Je sais, c’est enfantin. Je veux dire, j’ai quinze ans et normalement une fille de cet âge ne parle plus avec des animaux ou des plantes. D’autre part, je connais des filles qui écrivent dans un journal chaque nuit. Peut-être qu’on pourrait dire que cela est une chose similaire…? Je ne suis pas un psychologue alors je ne sais pas pourquoi on s’enfuie pour s’abriter quelque part. En ce qui me concerne, j’ai plusieurs raisons. J’ai mentionné les plus importantes. Mes parents se disputent souvent. Toujours quand ils se voient, au fond. Il y a presque une semaine Papa a lancé à ma mère qu’il avait une liaison avec une autre femme. Je l’ai entendu en cachette. Ma mère a réagi de manière très bizarre: Elle a ri. C’était un fou ri et j’ai l’impression qu’elle est tombée dans un certain état de choc, et qu’elle y est encore. Probablement elle ne peut pas l’assimiler. Je ne sais pas comment ils ont fini la dispute. Je m’étais enfuie en Alaska. Au fond, je n’étais pas surprise. Je m’en suis doutée, cependant je n’étais pas préparée. En conséquence j’étais furieuse et confuse et en Alaska je pouvais entendre battre mon cœur – et le cerf aussi. Je ne sais pas si je vous ai déjà parlé du cerf. Il est complètement blanc. Il brille parce qu’il est si blanc. Il apparaît toujours quand je ne sais plus quoi faire. Il devine mes pensées et il me donne le sentiment d’être aimée. Il ne dit jamais rien, mais n’importe comment il me fait devenir calme. C’est enfantin, je le sais. Parfois j’ai l’impression que ma mère ne sait pas que j’existe. Si elle me dit quelque chose, c’est un ordre. Désirant ardemment qu’elle me caresse les cheveux ou me donne un baiser sur la joue, je fais toujours tout ce qu’elle veut et un peu de plus. Mais ou elle ne s’en aperçoit jamais ou bien cela lui est égal. Je suis sûre qu’elle ne quittera pas Papa, parce qu’elle n’est pas courageuse. Il la blesse psychiquement – je vous assure qu’il ne l’a jamais battue! – mais apparemment elle ne veut pas devenir heureuse. J’en ai aussi spéculé si elle dépend trop de lui. Le soir de la confession non voulue de mon père j’ai dit au cerf blanc que je ne veux jamais devenir comme mes parents, ni Maman ni Papa. Ensuite j’ai touché son encolure et il m’a regardée sans rien dire – comme toujours. «Cela ne m’aide pas, si tu me regardes seulement comme ça!», j’ai pensé ou dit ou chuchoté. Et puis il a souri. Vous ne devez pas le croire si vous ne voulez pas, mais à Alaska les cerfs savent sourire. Quoi qu’il en soit, je n’ai pas compris tout de suite. J’étais très désespérée du fait que je portais les gènes des deux personnes incapables d’aimer dans toutes mes cellules, et il riait. Le jour suivant à l’école j’ai réalisé que le matériel de mes cellules n’était pas seulement mauvais. C’est comme en math, minus par minus ça fait plus. Cela semble un peu vaniteux, n’est-ce pas? Alors je vous expliquerai: C’est comme si vous êtes suspendus à un précipice et la seule chose qui vous empêche de tomber c’est un cheveu. Et vous le tenez ferme convulsivement pour que vous ne tombiez pas. Vous voyez, je ne suis pas vaniteuse, cette pensée mathématique est mon cheveu. Et peut-être que je monterai un jour…? En réalité je ne suis pas si triste comme ce que je vous ai raconté jusqu’ici implique. Je pense que je suis déjà montée un peu vers le bord du précipice. Pour la première fois j’ai révélé le secret d’Alaska. J’en ai parlé à un garçon, Sébastien. Il n’a pas ri comme j’avais cru, mais il m’a dit qu’il avait eu un tigre pour ami (garçons!). «Je l’ai libéré en Inde il y a deux ans.» a-t-il dit en souriant. Avant-hier il m’a donné une liste avec le titre «Des choses qu’une fille avec des gènes ruinés doit prendre en considération dans la réalité:» (Voilà ce qu’il a écrit:) Ce qui est réel ou imaginable. Ce qui semble possible. Ce qui n’est pas existant, incertain ou invraisemblable. Maman n’a pas quitté Papa. Son «affaire» s’appelle Colette, comme j’ai découvert. Il me sourit souvent, d’un air embarrassé et incertain. Je suis sûre qu’il ne va pas m’en parler. Au moins il ne me montre plus le journal… Moi, j’ai commencé à accepter la réalité, ma réalité comme c’est ma vie aussi. J’ai été en Alaska ce matin. Le cerf a pris congé. Il s’est tourné une fois vers moi et puis il a galopé jusqu’à l’horizon en brillant dans le soleil du minuit. Maintenant Sébastien est là quand je me sens seule. Il écoute tous mes problèmes. Et il parle avec moi… J’espère que mon cerf et le tigre de Sébastien se trouveront dans le monde d’imagination réel non existant. Je crois qu’ils feraient un beau couple…