Fabienne Czaja // Dieter Roth // Angefangenes Bild

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Les vitres et le vase sur le meuble tremblent. Le métro pétarade jusqu’à côté de ma fenêtre. J’écoute son siffle jusqu’au prochain virage et j’attends le silence après sa disparition. Mais le silence n’arrive pas. Je roule dans les draps depuis que je m’y suis couché. Toute la soirée repasse dans ma tête. J’entre dans le hall et tout de suite il y a un énorme bruit des gens qui semblent s’amuser. Immédiatement je me sens coincé La lumière crue me tape dans l’oeil et pour un moment je n’y vois plus rien. Mais avec mon nez, je perçois d’une gamme d’odeurs une bouffée trop généreuse de Chanel No. 5, des bougies éteintes et des bouquets de fleurs, le sol ciré spécialement pour cette soirée et je sens du pain. Voilà, il me semlbe être arrivé au buffet. Mon regard s’éclaire. C’est une table très longue et pleine de nourriture. Les couleurs sont écrasantes. Je laisse libre cours à mon oeil et je passe de la salade au poisson, des saucisses au fromage, du Château-Briand à la mousse au chocolat et aux fraises et là je dois arrêter ma promenade. Devant moi se présente une dame assez corpulente, habillée en soie blanche, les cheveux coiffés en forme d’une tour et décorée d’un collier autour du cou en valeur d’un demi-million au minimum. C’est la marquise Clothilde de Montbouton, la hôtesse de cette soirée. Elle pousse un cri et commence à m’introduire à la société comme « le gentil monsieur, le poète qui a sauvé mon petit chienchien Milord du méchant métro et qui va nous rendre compagnie ce soir ». Dans une seconde j’ai toute la foule autour de moi et quand je raconte mon histoire à tout le monde, les messieurs me tapent sur l’épaule et les dames clignent des yeux et poussent des soupirs. Comme j’ai enfin trouvé une occupation, je recommence à raconter à ceux qui ne l’ont pas encore entendu et pour ceux qui veulent l’écouter une deuxième fois. Je goûte chaque mot et je décore les faits avec plusieurs détails. A là fin je ne peux plus distinguer la vérité de la fiction.

Puis la marquise invite à table et un orchestre commence à faire de la musique. Je suis assis entre un écrivain ignoré et une jeune actrice mystérieuse du théâtre. Pendant que l’écrivain me vante son nouveau roman, que je ne connais point et auquel je ne m’intéresse nullement, je sens soudain le pied de l’actrice caresser et monter ma jambe droite. Elle est belle avec ses grands yeux noirs et sa bouche innocente. Mais elle me rappelle le chienchien Milord avec sa façon de me regarder et de se presser contre mon corps. On mange, on boit surtout et on danse même quelques pas. Je supporte la situation jusqu’après le fromage, mais le dessert et trop. Mon ventre est si plein, mes oreilles ne peuvent plus supporter la musique et les résumés des nouvelles inconnues, mes yeux sont aveugles de toutes ces couleurs et de la lumière crue et ma bouche fait mal de tous ces souris qu’elle a dû rire. Quand je réalise ma main sur les fesses de l’actrice je quitte le banquet en fuite.

Ma tête n’est plus capable de contrôler mes pensées, mes actions et mes émotions. Je m’assieds sur une pierre au bord de la Seine et je pleure comme un enfant. Je me trouve dans un état d’âme dont je me suis juré de ne jamais y arriver. Mes principes, ma philosophie de vie, ont été abattus par un seul petit chien qui croisait mon chemin au moment où le métro était en train de le faucher. Moi, le poète solitaire qui s’est prescrit à l’ermitage, n’ai pas pu résister aux privilèges superficiels de la noblesse. Mais ce n’est pas la défaillance humaine qui m’écrase, c’est le fait que j’ai construit toute ma vie d’après une philosophie si faible, que même un chien la pouvait détruire. Je quitte le lit et je me pose devant le miroir. Je vois un jeune homme vétu d’une chemise de nuit blanche avec des taches et des cheveux baignés de sueur. Les yeux qui me regardent du miroir sont souffrants, mais résolus. Je ne rédigerai plus jamais de textes parce que je ne vaux plus le titre d’un poète, mais demain, quand je me serais liberé de cette expérience vécue effrayante, je commencerai une nouvelle période de vie. Je sors une vieille toile de l’armoire, je ramasse tous les pinceaux et toutes les couleurs que je peux trouver dans la chambre et je peins avec toutes mes forces ce qui tourne dans ma tête. Je ne m’occupe ni des règles d’art ni des compositions de couleurs, je me sers des doigts, j’utilise des boîtes, c’est mon âme qui dirige mes mains. Et avec chaque coup de pinceau je sens retourner ma joie de vivre et quand le premier baîllement s’adresse, je souris. Je me lave les mains et je rentre au lit pour dormir profondément. Je sais que je ne finirai jamais cette œuvre, parce qu’il y aura toujours des moments pour s’arrêter et pour réfléchir au sens de la vie. Cette œuvre sera un rappel et pour cela je lui donne le nom « Angefangenes Bild ».